Pourquoi j’ai aimé le conte de la princesse Kaguya

 

Cher Monsieur Takahata,

 

Après quelques hésitations, je me décide à poster ici cette lettre ouverte. Elle est pour vous certes, mais je gage que bien des amateurs de vos films apprécieront ce partage.

Les journalistes en France ont presque tous aimé votre dernier long métrage, le conte de la princesse Kaguya.

C’est toujours agréable, les avis positifs, mais d’après Xavier Kawa-Topor, vous regrettiez qu’aucun de ces journalistes et critiques n’ait su vraiment expliquer pourquoi le film leur avait plu.

Aussi vais-je tenter de répondre à votre question, au moins pour ce qui me concerne.
Je ne vais pas m’embarquer dans une grande réflexion sur l’état du journalisme culturel en France, ni sur le monde des critiques de cinéma. Chaque homme, chaque pays a ses qualités et ses défauts.
 

Celui des journalistes français, c’est souvent de chercher à tout rationaliser, tout relier à des références culturelles, si possible en considérant leur propre culture comme indépassable. Mais je ne veux pas parler de ça.
 
Non, je veux vous parler d’une petite princesse trouvée dans un bambou par un paysan.
 

 

Elle m’a beaucoup touché, parce que, comme moi, elle cherche le bonheur sur Terre, et comme moi elle a beaucoup de mal.

 

Qu’est-ce que le bonheur ?

 

Voilà la question qui traverse toutes les grandes œuvres, en littérature comme au cinéma, dans toutes les cultures du monde entier. Et elle traverse toute votre œuvre, pour laquelle j’ai une immense admiration.

 

Le bonheur, nous dit votre film, c’est échapper aux contraintes iniques et à la méchanceté.

C’est l’innocence de l’enfance libre de jouer et de rire.

La princesse bébé faisant ses premiers pas, la petite fille s’amusant avec ses amis dans la forêt. Ramasser une fleur, un fruit, un champignon.

Partager tout ça avec ses proches.

Recevoir et donner de la bienveillance.

Le bonheur ne fait pas peur, ne crée pas de tension, pas d’inquiétude, n’a pas besoin d’espoir, ne promet pas de conflit.

C’est un moment dont on ne prend pleinement conscience qu’après qu’il soit passé.

 

La seule chose qu’on peut faire du bonheur dans un film, c’est le contempler, s’en émerveiller, en se demandant s’il va pouvoir durer.

 

Dans la vie, n’est-ce pas la même chose ? Votre film m’a remis en mémoire cette phrase de Chris Marker au début de son film  Sans Soleil (1993).

 

[L’image du bonheur] …il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir.

 

Quel casse-tête que la représentation du bonheur. Presque aussi difficile que de le chercher.

 

Je me suis demandé pourquoi…

Il me semble que le bonheur n’est tout simplement pas dramaturgique. Les histoires qui méritent d’être racontées concernent sa recherche, rarement les conséquences de son obtention.

 

Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

 

C’est la formule de fin des contes de fée européens classiques. Ses formes orientales, africaines ou amérindiennes ne sont pas bien différentes. Une fois qu’on a trouvé le bonheur, il n’y a plus rien à raconter.

 

Pourtant vous mettez en scène ce film époustouflant, qui prend tout cela à contre-pied, avec une audace inouïe.

 

Un film qui pose de nombreuses questions, sous l’apparence du conte, avec toute la distanciation offerte par le recul du temps.

 

Ce récit nous vient d’un passé lointain, mais il parle d’aujourd’hui.

Le Japon ancien, avec tous ses particularismes, fait pour moi écho à toutes les modernités du monde. Un monde qui voudrait nous remplir le cœur de biens matériels, alors que le bonheur est tout à fait autre chose.

 

Remettre en question ces valeurs dites modernes, c’est une pensée révolutionnaire.

En faire état dans un article n’est pas possible dans les grands médias en France, en ces temps troublés. Il est certainement plus confortable pour un journaliste de vanter et d’admirer les qualités visuelles et artistiques de votre film, que d’en aborder franchement le fond. Je crois que vous traitez ici d’un sujet terrifiant : comment la modernité menace de nous priver de bonheur authentique.

 

J’ai senti mon cœur se serrer quand les parents adoptifs annoncent à la princesse qu’elle doit les suivre à la capitale, et abandonner derrière elle tous ses amis, toute sa vie jusque-là heureuse.

 

J’ai été transporté par chacun de ses rires, chaque moment de bonheur que vous nous donnez à partager avec elle.

 

J’ai bien senti comment tous ces gens, membres de la cour impériale, avides de pouvoir et de plaisirs, menaient en réalité une vie superficielle et vaine, inconscient eux-mêmes de l’abîme d’illusion dans lequel ils baignent, tous persuadés de détenir la clé du bonheur de la princesse, tous persuadés que l’avoir auprès d’eux les rendrait heureux.

 

Même son père adoptif, tout brave paysan qu’il soit, est prisonnier de ses propres illusions, et s’imagine que la princesse ne pourra être heureuse qu’à la cour de l’empereur.

 

Pour la princesse, comprendre tout cela n’est pas simple, et l’oblige à passer par les déconvenues les plus sordides. Et pour nous, spectateur, ce sont des moments amers, même si vous les traitez parfois avec un certain humour.

 

J’ai été très triste que la seule solution pour elle soit de décider de quitter la Terre.

Je vais oser ici un parallèle très audacieux, mais les dernières images de votre film m’ont évoqué avec un pincement au cœur les derniers plans de Citizen Kane (Orson Welles – 1941)  et ce souvenir heureux de jeu dans la neige.

 

Je suis sorti de la projection avec un mélange très étrange d’émerveillement et de tristesse, et pourtant le sentiment d’avoir reçu par votre film un cadeau très précieux et très rare.

 

Depuis je me demande ce qu’est pour moi le bonheur. Je guette ces moments fugaces qui font le sel de la vie, et qu’on reconnaît après qu’ils soient passés.

 

Il y a des films qui vous rendent heureux pendant le temps de leur projection. C’est déjà beaucoup.

 

Votre film, lui, me pousse à œuvrer comme je peux à mon propre bonheur et à celui de ceux qui m’entourent, sans tomber dans les pièges d’une modernité superficielle.

 

Voilà pourquoi je l’aime.

 

Un très grand merci.

 

Gildas Jaffrennou

7 avril 2016

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