Franchir le quatrième mur

On appelle quatrième mur la séparation virtuelle et implicite entre les personnages d’une pièce ou d’un film de fiction et les spectateurs.

Ce mur est une convention qui remonte à l’antiquité. Il sépare l’univers du récit qui vous est fait (aussi appelé univers diégétique) du monde réel (que l’on peut qualifier d’extra-diégétique).

Quand vous regardez un film de fiction, la plupart du temps, les personnage du récit ignorent qu’ils sont des personnages, et ignorent qu’ils ont des spectateurs. Vous les regardez évoluer dans une sphère de réalité différente de la vôtre, et même à certains égard, dans un autre niveau de réalité.

Ce qui fait la magie du quatrième mur, c’est précisément qu’il permet aux auteurs de vous faire partager un univers narratif très différent du monde réel, dans lequel règnent des règles spécifiques, dont nous savons bien qu’elles ne correspondent pas à la réalité.

Un mur entre différents niveaux de réalité

Superman peut voler ou soulever des buildings. Néo peut apprendre le Kung-fu en une leçon. Luke Skywalker peut maîtriser la Force. Bob l’éponge peut parler, marcher et faire un clin d’œil à ses copains.

Si il me prenait l’envie de me jeter par la fenêtre, je crains de voler moins bien que Superman. Le Kung-fu, j’ai pris une fois une leçon : j’ai juste appris à tomber sans me faire mal, et encore à condition de ne pas sauter d’une fenêtre. Pour la Force, je m’entraîne depuis des années à faire bouger mon bol de thé tous les matins au petit déjeuner, en pure perte. Quand à l’éponge avec laquelle je fais la vaisselle du petit déjeuner, elle persiste à refuser tout dialogue, sans que je puisse affirmer qu’elle soit pour autant de mauvaise composition.

Bref, on ne franchit pas le quatrième mur comme on veut, la chose est en fait absolument impossible pour le spectateur, définitivement coincé dans cet univers très particulier que l’on appelle la réalité.

Mais pour le scénariste, la question est tout à fait différente, la encore depuis l’antiquité. Le scénariste est le démiurge du récit, celui qui en pose les règles, et éventuellement prend l’initiative de les enfreindre. Il peut ainsi décider de faire comme si le personnage de fiction pouvait voir son spectateur et lui parler, de faire comme si les deux univers, le diégétique et l’extra-diégétique, pouvaient communiquer entre eux. C’est évidemment un artifice quand on parle de cinéma ou de vidéo, mais au théâtre,  où la séparation des deux mondes est une simple convention, il est très facile de la contourner. Molière par exemple donne parfois à ses personnages des dialogues dit « apartés », par lesquels ils s’adressent directement aux spectateurs. En faisant cela, il produit toutes sortes d’effets dramatiques, à commencer par des effets de connivence avec le spectateur.

Quand Scapin se détourne de Géronte pour murmurer « Tu me paieras l’imposture », la phrase est clairement adressée au public, afin de lui confirmer la duplicité du serviteur qui prépare sa vengeance.

Briser le mur ou ouvrir une porte dérobée ?

Pour décrire ce procédé, on parle parfois de « briser le quatrième mur », mais dans les faits c’est plus une porte dérobée que l’on ouvre et que l’on referme. Dans les pièces de Molière, les apartés sont brefs, et une fois faits, la pièce reprend son court normal comme si de rien n’était. C’est assez souvent ainsi  également dans les films.  L’allégorie du mur donne à penser qu’il serait nuisible ou destructeur de le briser, alors qu’il peut s’air d’un moyen très intéressant  d’implication du  spectateur. Le premier effet obtenu est la surprise, parfois teintée d’amusement, de doutes, ou d’autres émotions, et la surprise est souvent très efficace pour susciter la curiosité et l’intérêt. Reste tout de même à installer ce procédé suffisamment tôt dans le récit pour qu’il soit accepté comme élément constitutif des codes narratifs mis en oeuvre. Si on attend trop longtemps, au lieu d’un effet de connivence on risque d’obtenir une rupture de confiance, et de faire sortir le spectateur du récit.

Mais si on l’installe tôt, et qu’on l’utilise à plusieurs reprises, façon milking,  il va permettre d’instaurer un autre type de rapport entre l’auteur, l’œuvre et le spectateur, en induisant une forme de distanciation, permettant par exemple des effets comiques. Un personnage de fiction qui interagit avec le public n’est plus seulement qu’un personnage, il devient un interlocuteur puisqu’il donne l’impression de faire aussi partie du monde du spectateur, de partager avec lui sa réalité. Les scénaristes de Dead Pool (2016) ont développé à l’extrême cette idée -déjà présente dans le « Comic » d’origine- pour en faire un motif récurrent tout au long du film, qui parvient du coup à être à la fois une excellente comédie, un film de super-héros et un film sur les films de super-héros.

Travailler le franchissement du quatrième mur dans un scénario

Comme souvent la première question à se poser est « pourquoi ? », et il faut y répondre avec des arguments dramaturgiques. Franchir le quatrième mur réduit automatiquement l’immersion du spectateur, et il faut pouvoir l’assumer. Cela induit aussi une connexion particulière entre vous, l’auteur et votre spectateur, qui n’acceptera de « jouer le jeu » qu’à la condition de vivre une expérience originale et satisfaisante. Originale parce qu’il aime être surpris, satisfaisante parce qu’il a aussi des attentes et des désirs que votre récit devrait combler. Le spectateur de Deadpool  de Tim Miller n’attend clairement pas la même chose que celui de Casse-tête chinois de Cédric Klapisch. La façon dont vous pourriez jouer avec le quatrième mur dépend donc étroitement de la nature de votre scénario, du genre auquel il se réfère, et du public auquel il s’adresse.

Une manière devenue récurrente ces dernières années de contourner le quatrième mur est de recourir au docu-fiction. Tout le film est écrit, et donc, il s’agit d’un récit imaginaire, pourtant la façon dont il est tourné suggère que les choses que nous voyons sont réelles, et ont été filmées sur le vif par des documentaristes. Un des inventeurs de ce dispositif est Peter Watkins, avec des films comme La Bombe (1965), Culloden (1964) ou Punishment Park  (1971), ce dernier ayant même été jugé suffisamment dangereux par les autorités américaines pour se voir interdit de diffusion aux États-unis. Il n’est d’ailleurs sorti en France en DVD qu’en 2002. C’est dire l’effet redoutable que peut susciter la disparition de ce quatrième mur : sans lui, il n’y a plus de frontière nette entre la réalité et la fiction. Quand les deux se mêlent,  à moins de faire référence à un univers très type, très différent par nature de notre véritable monde, le spectateur est susceptible de prendre pour argent comptant ce qui n’est qu’une invention, et concevoir par conséquent une vision faussée de la réalité. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé pour nombre de spectateurs du faux documentaire Opération Lune de William Karel, diffusé pourtant un premier avril sur Arte, et qui a initié toutes sortes de théories complotistes absurdes mettant en doute le fait que les américains aient bien été sur la Lune.

Le terme documenteur, parfois utilisé pour décrire ce type de films, a été forgé par Agnès Varda pour le titre d’un de ses film en 1981, initialement un vrai documentaire, mais dont le tournage avait du être interrompu suite au décès accidentel d’une des personnes que l’on y suivait. Plutôt que renoncer à son film, Agnès varda décida de le retourner entièrement avec des acteurs, afin de compléter les scènes manquantes tout gardant sa cohérence d’ensemble. Le film a donc toutes les caractéristiques du documentaire, ce qui y est montré correspond bien a la réalité, mais cette réalité est rejouée par des acteurs.

Varda a fait ce film avec un souci de fidélité aux personnes réelles qui l’ont inspiré, mais évidemment  rien n’empêche de faire des faux documentaires qui mentent vraiment, à toutes sortes de fins, y compris de propagande.

Il semble bien que ce soit par exemple le cas d’au moins un des reportages supposé rendre compte de l’attaque chimique du 14 avril 2018 à Douma en Syrie. En effet, un reportage donne a croire qu’une attaque chimique a vraiment eu lieu, et un autre nous montre que les protagonistes du premier reportage étaient des figurants qui ont joué la comédie en échange nourriture et de médicaments. L’un des deux ment, évidemment, mais pour savoir lequel il faut mener une analyse comparative très rigoureuses des images des deux films.

Si le fait de franchir le quatrième mur est acceptable dans le cas d’une fiction assumée comme telle, il peut aussi avoir pour effet de supprimer la distance critique du spectateur lorsqu’il s’agit d’un film ayant les apparences du documentaire. Le potentiel manipulatoire du procédé a été dénoncé dès 1997 dans le film Des hommes d’influence de Barry Levinson. On y découvre que les services secrets américains ont les moyens de tourner un faux documentaires pour faire croire à une guerre… qui dans les faits n’existe pas.

 

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